Je sais bien que c'est pas la première fois, mais voilà que ça recommence, un journal suédois vient d'autoriser dans ses pages la publication de la
caricature du prophète Mahomet, que je me garderai de décrire, animé du scrupule de ne pas la reproduire à mon insu. Ce que j'en pense, c'est que le sens de notre civilisation à forte connotation
judéo-chrétienne est bien en peine de son trop plein d'individualisme, dont la virulence va jusqu'à trouver tolérable ce genre de dessein. Pourtant je crois que pour sa part, un chrétien
suffisamment studieux trouverait pour le moins puéril la caricature du Christ. Et encore, puéril est un euphémisme, au sujet d'un simulacre provocateur et gratuit, bien qu'à parler de gratuité,
celle des journaux à sensation reste sujette à caution.
Ça n'engage que moi, mais la compréhension que j'ai de l'enseignement du Christ m'incite à penser, tandis que ma foi consiste pour l'essentiel à croire en ce qu'on ne comprend
jamais assez. En admettant alors que ce doux Jésus n'ait pas connu sa force, il a tellement vigoureusement frappé aux portes qu'aussitôt, il lui fut signifié que la Loi n'autorisait qu'à défoncer
celles qui étaient déjà ouvertes, moyennant quoi les forces de la nature sont priées de s'abstenir, tsunamis, éruptions volcaniques et trinité dans le désordre.
Et c'est dans cet état d'esprit et de doute, que loin de moi la prétention d'avoir tout compris de la Bible, elle m'a tout de même mis la puce à l'oreille. Ce que je ne comprends
pas de ce texte sacré, c'est qu'il ait été à ce point mal rédigé, comparé à la qualité des styles déjà usités à l'époque de sa création. Déjà cinq cents ans avant Jésus Christ en effet, le
siècle de Périclès avait généreusement célébré le talent des tragédiens grecs, sans compter les épopées d'Homère, l'Iliade et l'Odyssée, datées du huitième siècle avant notre ère. Dans
ce cadre temporel, la Bible conserve tout son mystère, ne serait-ce que par l'anachronisme de son style.
En revanche je n'ai pas une grande connaissance du Coran, mais pour le peu que j'en ai lu, j'ai parcouru des versets dont la bonne forme n'a rien a envier à la virulence de la
littérature occidentale et contemporaine. Et c'est peut-être cette raison-là, parmi d'autres mais celle-là en prime, qui permet d'expliquer la capacité du Coran à fidéliser le lecteur. La où le
pouvoir de séduction de la Bible n'est plus joli joli depuis des lustres, le Coran a les attraits d'une certaine modernité littéraire. Le Coran n'a qu'un frein à son style. Il souffre du fait que
la poésie ne soit plus à la mode, le poète étant l'objet de bien des moqueries... et à moins que ce pouët-pouët ne se convertisse au culte de la chansonnette, ses rimes finissent dans un
recueil discret, que visitent à grand peine quelques nostalgiques d'une gloire posthume. Morte et enterrée, la preuve que la poésie a épuisé ses propres ressources, elle ne renaît, quand elle
renaît, qu'au travers d'une musique et d'une chanson porteuse. Je sais bien que la musique adoucit les moeurs, elle humanise aussi le bruit, certes, mais il est loin le temps où la poésie
laissait le monde libre de raisonner en silence.
Pour en revenir à la Bible, qui ne porte guère en elle l'élan de la modernité, encore heureux que cette Bible si sibylline, si énigmatique, encore heureux qu'elle ait appelé à elle
quantité d'exégètes de tous poils, lesquels en ont donné une explication suffisamment rationnelle pour que, de siècle en siècle, la teneur de ce texte sacré bénéficie de leurs éclaircissements.
Au point de pouvoir dire que sans ces exégètes, l'Inquisition et l'intolérance auraient depuis longtemps discrédité la Bible sans le besoin de la brûler. Avec dans le rôle du top model,
Torquemada, le plus cruel des inquisiteurs que la chrétienté ait jamais enfanté. Chaque religion traîne ses casseroles, et sa cantine indigne des cordons bleus.
Quant à la musique et à la poésie, en mauvais chrétien qui s'en voit désolé, je viens de rendre à ces arts ce qui leur appartient. Reste la caricature, tout un art elle aussi, à
utiliser par conséquent avec pondération, et vu les circonstances dans lesquelles il faut en croquer aujourd'hui, des individuels ou elles, je ne comprends pas comment notre société mercantile,
autrement dit marchande jusqu'au bout des griffes, je ne parviens pas à comprendre comment cette société-là pourrait trouver bienséante la caricature publique de tel ou tel prophète, alors
qu'aucun rédacteur en chef d'un magazine littéraire, par exemple, aucun de ces rédacteurs en chef en effet n'aurait l'idée d'amalgamer des articles traitant d'un "grand écrivain", avec en
première page de son magazine une caricature rabaissante de cet écrivain, exception faite pour les auteurs délibérément comiques. Mais hormis ce cas de l'humoriste, il ne peut y avoir deux poids
deux mesures. Et ce que la stratégie commerciale ne trouverait pas sérieux pour elle-même, elle ne peut en rire au sujet du patrimoine culturel ou des personnages symboliques d'autrui.
La conclusion de ce texte nous rapproche de la Bible. Il y est écrit que l'Amour est une épée qui a deux tranchants, un peu d'humour aussi peut-être, un peu de part et d'autre.
Mais quand les religions continuent de faire couler le sang, elles ne plaisent plus au Dieu de leur évolution.