De 18 à 20 ans, j'étais vendeur dans une grande surface spécialisée dans le matériel de sport, et dont l'enseigne a disparu depuis. Dodécathlon ça
s'appelait, parce que dix sports, ça va, mais douze, bonjour les dégâts. J'étais assigné au rayon "Cycles", grâce à mon expérience, bien qu'étant idéalement jeune, de la pratique de la
course cycliste. A pareille époque, je connaissais un camarade croisé lors de quelques échappées héroïques, et plus souvent rencontré dans le grupetto des largués. Ce qui nous permettait
de converser sans trop nous faire de bile au sujet de la course du peloton effréné. Chez Dodécathlon, y avait tout ce qui fallait. En tant qu'amoureux de la petite reine, j'en connaissais
évidemment un rayon, mais pas les autres, Chasse et Pêche, Tennis, Sports d'Hiver, même sports d'hier, y avait, le démodé faisant la mode du lendemain. Et je vendais comme un con, sous la
pression de mon directeur, pas de conscience, mais de vente, douze bicyclettes de merde au lieu de cinq ou six petites reines sans maquillage, tandis que mon camarade d'échappées,
lui, venait juste d'ouvrir un petit magazin, de "cycles" ça va sans dire, qui lui permettait tout juste de survivre, mais sans être pris pour un con. Parce qu'être pris pour un con en tant
qu'employé d'une grande surface, ça va aussi sans dire. Tout les soirs avant la fermeture du trop grand magazin, le directeur de surface réunissait les vendeurs de chaque rayon autour
de la caisse enregistreuse, et nous prenait de plus en plus pour des cons en exigeant de nous un chiffre d'affaire toujours supérieur à celui de la veille. Un peu comme si la caisse d'un lundi ne
pouvait qu'être plus lourde que celle d'un dimance, il semblait vouloir la braquer jour aprés jour. Jusque quand cela allait-il durer ? Jusqu'à ma démission bien sûr, traumatisé par cet insensé
ne jurant que par une croissance quantitative à bout de souffle, au détriment d'une qualité réputée de longue haleine. Que voulez-vous, on ne se refait pas, et si je n'ai pas toujours choppé bon
coeur dans le grupetto des largués de l'existence, en tout cas je ne m'y serai pas résigné à doper l'économie de style. Et depuis, Dodécathlon a mis la clé sous la porte, ou a peut-être fusionné.
Mais ce ne sont pas les grandes surfaces qui manquent. Ainsi en est-il de Castopharma, pour les bricoleurs de l'automédication, Fatfood pour les gens pressés de payer ce qu'ils mangent sur le
pouce, suçons-le tant qu'on y est. Et Carelourd ? ah Carelourd ! On y écrase tous les pris au piège, les clients et les autres. Dès lors que Carelourd a ouvert un rayon Presse,
les propriétaires d'un petit kiosque à journaux apprécieront le manque à gagner inhérent à l'amplitude de cette concurrence déloyale. Au moins, à Dodécathlon, la caisse
n'était pas automatique. Il y avait une hôtesse en chair et en os, et d'autant plus mignonne que ça ne gâchait rien à l'affaire. Et je me souviens, quand le directeur exigeait son chiffre
d'affaire toujours plus haut perché, aucun des vendeurs n'osait broncher en sa présence, bien qu'aucun de ces collègues n'ait été plus con que moi. Ils étaient peut-être plus résignés, et plus
doués que moi pour refouler leurs nombreux griefs. Nul doute qu'un psychologue du travail déduirait doctement de tout ça la même rengaine que les curés ont toujours prêchée, à
savoir que la capacité morale du refoulement sert à dominer le besoin de défoulement des mauvaises pensées. Amen. Sauf qu'il y a un hic ! et qu'il est moins amène. Car d'un
point de vue purement psychologique, le refoulement équivaut à un manque d'honnêteté vis à vis de soi-même, alors que c'est principalement ce type d'honnêteté, pour autant qu'elle puisse être
réfléchie, qui est la plus saine et primordiale. En dépit du fait que selon le verbiage, "toute vérité n'est pas bonne à dire" ? A d'autres ! Par politesse en effet, le "pieux mensonge"
sert à ménager l'autre, l'éventuel interlocuteur qu'un excés de franc-parler pourrait interloquer. En ce sens, l'honnêteté mutuelle est redevable au pieux mensonge de bien des défoulements évités
de justesse... Quand je repense à mon chef de chez Dodécathlon, à sa bonne conscience et aux pieux mensonges dont elle se promettait de taire les maux, oui, mais à d'autres !