Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Depuis le temps que je pianotte mon petit bonhomme de chemin sur un clavier d'ordinateur, saurais-je encore écrire à la main ? Des mots croisés, oui, de temps à autre, mais pour ce qui est des mots en ligne, force m'est d'admettre que le recours systématique au traitement de texte est venu à bout de l'écriture que j'avais penché par habitude dans le sens de la marche. Peu importe. Car de mémoire de jean louis ou d'ordinateur, les copies, les sauvegardes désormais ancrées sur un disque dur n'ont pas ramolli ma bosse de l'écriture autant que la calculette aura écrabouillé la bosse des maths que je n'ai jamais eue. C'est toujours ça de pris, d'avoir l'heur de se dire que le progrés technologique ne peut amplifier l'envergure d'une passion autant qu'il peut accentuer jusqu'à la caricature l'effet rédhibitoire d'une paresse intellectuelle. Quoi qu'il en soit, je n'aurai pas la prétention de prendre mon cas pour une exception, et s'il m'arrive par étourderie d'en oublier d'écrire, j'ai la consolation de me dire que si nos paroles s'en vont, nos kilo-octets restent. Ils représentent ce qu'ils valaient déjà avant le triomphe de l'informatique, en tant qu'échos vécus et transitoires les uns par rapport aux autres, dans le palais des glaces d'un hypertexte sans fin. Rien de tel en effet que la confrontation des écrits pour les mettre en relief. Et vis à vis de ces perspectives sur une base de données ancestrale, l'informatique n'a fait que le pari d'exciter nos sonars pour que ça continue. Pour que les mots gardent leurs distances, il faut bien qu'ils s'attirent. Tel est le principe de l'hypertexte. Je vous fais même le pari que deux mots sans aucun rapport de cause à effets peuvent avoir un bon fond, même un trés bon fond, quand soudain... le mot joue si cher à Jésus Christ qui préconisait de tendre l'autre rencontre un essui-glace. Aussi inoffensifs la joue que l'essui-glace. Si bien que pour en faire les cibles d'une violence quelconque, seul un esprit tordu peut y croire. Et si un flic vous colle alors une prune sur le pare-brise, vous viendrait-il à l'idée de tendre l'autre essui-glace ? Bien-sûr que non. Et bien c'est pareil avec l'autre joue, allusion faite à un autre texte, au gré duquel je me permettait de douter que la joue rimat mieux avec mauvais coup que bisou. Notamment dans un monde de brutes où nos ancêtres les premiers ne s'embarrassaient guère à viser les parties les plus rebondies de son anatomie pour assommer l'adversaire. Donc croire dans le fait que le Christ en personne ait pu assimiler une paire de claques aux prémisses désarmantes d'un combat à la romaine est pure sottise. En tout cas, si ceci dit ne remet pas en perspective cet autre texte que j'évoquais par ailleurs, il y a tout lieu de le resituer en surface, en tout lieu où le coût du travail nous rappelle que déjà du temps de la Rome antique, l'affranchissement des esclaves était monnaie courante afin de ne plus avoir à les nourrir, ne serait-ce que des miettes de maintes orgies. Le maître frappait alors symboliquement l'esclave sur la joue, assurément par sympathie et dans le respect d'une étiquette toute patricienne, du coup l'esclave ne l'était plus. Et de nos jours, lorsqu'un tel affranchissement croise les maux du chômage, les deux sont pourtant aussi peu congruents qu'une joue apparentée à un essui-glace. Tendez l'autre, qu'il disait ? Si en vous frappant sur une joue, vos maitres vous libèrent cérémonieusement des chaînes du travail, la claque symétrique sera non moins un copié-collé de la première ; d'aprés lui en personne, elle vous libèrerait des chaînes d'un esclavage nettement moins aboli, qu'on appelle aussi l'addiction consumériste.