Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Je n'irai pas jusqu'à parler de nostalgie puisqu'au fond, rien n'a changé. Mais force est d'admettre que du temps de la guerre froide, l'opposition entre démocraties de l'est et démocraties de l'ouest avait le mérite d'être clairement frontale. L'U.R.S.S portait bien son emblème, un marteau et une faucille pour les plus fauchés de ses pays satellites. Quant aux nations ouest-européennes, elles étaient déjà comme aujourd'hui, vitrines de la dictature de l'argent. Rien n'a donc changé sur le fond. Rideau de fer ou non, le mur de Berlin ne fut qu'une cloison mal insonorisée entre l'extrême droite et l'extrême gauche d'une symétrie comptable et burocratique. L'extrême droite étant la dictature de l'argent, ni plus ni moins, l'extrême gauche débouchant quant à elle sur un empêchement excessif de l'initiative individuelle. Et quand je dis que rien n'a changé sur ce fond de rémanence dictatoriale, suffit-il d'observer qu'en ce début de XXI° siècle, les beaux jours de la dictature de l'argent dépendent de la fonction croissante du gigantisme, à l'insu du plein gré des petits entrepreneurs, lesquels disparaissent à la queue leu leu dans le creuset des fusions spéculatives ? Vous pouvez répéter la question ? Alors à préciser que le chant du cygne puisse servir d'oraison funèbre au baisser de rideau des petits commerces indépendants, comment se préserver par ailleurs du vacarme d'une loi du marché toujours en mouvement, toujours en chantier et qui se cherche toujours de nouveaux murs à enfoncer ? Surtout que durant ces intermèdes, le petit peuple qu'il soit de l'est ou de l'ouest subit son sort de haut en bas ; il croule sous les décombres d'on ne sait plus quelle appellation démocratique, ne vivant plus que par procuration la réalisation de ses beaux rêves.
Mais au juste, vivre par procuration, en quoi cela consiste-t'il, sinon à se projeter de gré ou de force dans le monde onirique des nantis assoiffés de progrès, de puissance et de richesse ? Somnanbules matérialistes, les riches et les pauvres se paraissent ainsi face à face, les tenants de la projection d'un indémêlable malentendu.
Mais vivre par procuration, à force de lire Voici qui voila ou Ici Paris Mate, ce peut être également :
- se projeter dans la course de trot ou le match de trop, entre les coups de deux boxeurs dont on s'approprie la charge héroïque.
- déléguer le pouvoir à des députés de haute extraction, tandis qu'au fond rien ne change pour les travailleurs domestiqués depuis Germinal.
- faire confiance... ah ça ! on peut lui faire confiance à cette prochaine génération, et on l'aime, à laquelle incombera de nettoyer le trop plein de nos souillures progressistes, et on l'invite déjà, cette génération montante, à vivre avec nous la passion abortive d'un amour transgénérationnel : aime ton prochain comme ton ex...
Contre le cours de cette vie par procuration dont les exemples ne manquent pas d'en révéler la passivité et la lâcheté intellectuelle, il y a dans la mesure des aptitudes de chacun, la possibilité d'entrer en dissidence. Car ne pas lire Voici qui voila ne rend pas analphabète. Et mieux vaux, que cette option de lire les rapportages de la Jet Set, le choix d'une liberté initiatrice de ses propres entraves, dans la mesure où "vivre avec son époque, c'est lui résister", tel un barrage sans lequel l'énergie d'un fleuve coulerait en aval de la moindre transcendance possible.
Mais l'esprit qui rend apte à la résistance ou à la dissidence rend ces opérations simultanément périlleuses. Alors inévitablement, vous connaissez déjà la formule chère à l'expression de tout pouvoir tyranique. Il lui faut en effet étouffer la résistance "dans l'oeuf". Tant et si bien que de tout temps, l'apprenti dissident doit avant tout savoir qu'on ne fait pas de cotelettes sans casser des os. Les siens et ceux des siens ; le dissident sera d'autant plus facile à briser qu'il se retrouvera isolé, lors d'une traversée du desert aussi peuplée des mirages de la communication que pouvait l'être une cours de récréation, lorsqu'entre élèves volaient les noms d'oiseaux d'une compétition verbeuse. Ces aller-retours de mots carabinés préparaient ceux de l'âge adulte. Les bons élèves dépassent le maître. Et une fois franchi le Rubicon de son apprentissage des tics du language, l'enfant rejoint les rangs de la majorité. Mais tout bardé qu'il soit de ses insultes polies par le temps, il conserve de son apprentissage scolaire le sens de l'invective montée en grade, et l'envie réflexe de retourner à l'envoyeur toute la bile qui qui lui serait de trop. Comme souvent lors des joutes politiciennes animées, ne se réfère-t'on pas, à peu de chose près, à cette phrase puérile mais bien commode : "c'est celui qui le dit qui l'est", ceci afin d'étouffer la critique d'où qu'elle vienne ? C'est celui qui le dit qui l'est, m'est avis que toute opposition au pouvoir en place se l'entend dire. Rien n'a changé depuis l'école, et de ses bancs à ceux de la société, vous dissident serez assimilé au cancre et vous écoperez du bonnet d'âne. Pire, et bien sûr plus injuste que la séléction scolaire, votre mise à l'écart de la bonne société et des pistons carriéristes s'agrémentera d'une vision figée du masque du pouvoir, à l'instar d'un verdict psychiatrique et pour preuve de votre inadaptabilité dont vos griefs sont les symptômes.
C'est celui qui le dit qui l'est... confortable réplique à votre questionnement. Vous osez prétendre que le système n'est pas beau ? Mais on vous répondra que si vous le trouvez laid, c'est "donc" vous qui êtes moche. Le donc vous condamnant ici à incarner le multiplicateur obsessionnel de vos propres syllogismes. Quoi ? Vous objectez encore ? Vous osez projeter votre vilaine allure ? Vous prétendez que notre système est... bancal ? Vite ! on vous soupçonnera de boîter volontiers, quand on ne vous accusera pas de vous moquer de tous les claudiquants de la terre, direction le goulag. Le mécanisme est ainsi bien huilé, en fonction duquel le dissident ne serait que le porteur impertinent des tares qu'il dénonce. Et ce mécanisme est si bien rodé qu'il n'a qu'un seul défaut, il ne carbure pas franchement aux compliments. D'ailleurs votre bêtise suffirait à nous en convaincre, si par hasard vous venait l'idée trop sincère pour être honnête de vous ériger en laudateur du système. Nul doute alors que si vous le jugiez beau performant magnifique et transpirant la sagesse, c'est pas celui qui le dit qui le sera avant longtemps. On vous remerciera sans doute, mais tout juste remercié vous sera-t'il promis une descendance aussi nombreuse que celle du Pinnochio de Gepetto.
Au coeur des nuits de Berlin-est. L'éclairage urbain répandait ses tons moroses de carte postale collector. Lumières blafardes, presque des odeurs flairées par des ombres discrètes, appeurées et diffuses, ne sachant plus très bien à qui se rattacher, s'identifier.
Paris by night. Aux couleurs de Noël et des crèches du grand commerce. Les sapins enguirlandés s'allument et s'éteignent, clignotement d'une onde indécise, ni oui ni non d'une déflagration doucereuse. Qui est qui, par procuration ?
Vivre par procuration, ça ne pouvait être que de cela :
- et d'applaudir le KO de peur de l'incarner.
- et de boire jusqu'à la lie la coupe des thèses politiques insoutenables.
- et de remplacer la promesse divine faite à Abraham, d'avoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles, par une vision d'apocalypse ; après nous le déluge d'informations et le chassé-croisé des heureux évènements et des autres.
La dictature aime qu'on l'aime d'un amour platonique et sans retour. Mais que votre fanatisme vienne à flancher, si comme personne vous résistez à son chant des sirènes, et la cruelle bientôt alentour, elle jurera ses grands dieux que c'est vous qui chantiez faux.