Le blogueur est à l'image de la société. Ni analphabète ni illettré, bien au contraire, le blogueur ne sait plus lire tellement il aime écrire. Bien intégré à une communauté ou
plutôt tenté d'émerger en solo, le blogueur a la créativité déchaînée qui se nourrit d'un contexte stimulant, et s'en contente souvent. Le blogueur n'a plus l'envie de lire tellement le temps de se
relire l'accapare. Et l'amour du prochain tel que j'en doute est aussi déroutant par la voie du web que lors d'une déambulation citadine. Les surfeurs se croisent sur le web, les piétons se
dépêchent dans la rue, dans les deux cas chacun n'a rien de mieux à faire que d'ignorer superbement autrui, vis à vis duquel la confiance a ses limites, un peu parce que l'univers de la
communication se trouve saturé d'une convivialité feinte.
De la faconde à la prolixité cancanière, il n'y a certes qu'un pas, raison pour laquelle les gens expérimentés rechignent à se confier sur la place publique ou sur l'agora virtuelle. Et pour tout
dire, surtout quand ça dérange, cela supposerait le préalable d'un temps de lecture débordant le cadre des fuseaux horaires. Largement. Vingt quatre heures de lecture quotidienne ne suffirait pas à
engranger les retombées exhaustives de l'Ecclésiaste, "rien de nouveau sous le soleil", mis à part la lune et ses effets sur les marées. Et là, vu sous cet angle de l'influence lunaire, le rêve est
encore possible, le nouveau est encore à venir, pour le meilleur et pour le pire, et le surfeur sachant prendre quelques risques trouvera toujours une marée montante quelque part, suivant
l'alternance des idées en vogue avant qu'elles ne se retirent des plages horaires. Au sein du web qui n'est en soi jamais à marée haute, les vagues et y compris les vagues à l'âme se succèdent en
si grand nombre que pour jeter un sort aux clapotis du doute et du découragement, il n'y a pas mieux que cette quantité indéfinissable, même s'il arrive à ce bavardage numérique de cruellement
causer la perte d'une autre qualité.
Le blogueur est un animal marin malin. A l'instar du dauphin, il vit dans l'eau parce que la terre ferme est trop ronde. Et ce blogueur ne se fie pas qu'aux seules marées dont la mouvance dépend de
l'horizon. Le blogueur connaît en revanche une trajectoire voisine de la verticalité, attiré comme le dauphin par les grands fonds pour y puiser sa nourriture, sa vision de l'actualité et sa
lecture... et soudainement attirant quand il surgit au milieu de nulle part, mais immanquablement à la périphérie du web qui monte qui monte, ballon gonflable dont la surface extensible, tout
le contraire d'une peau de chagrin, quoique... il y aura toujours des sites moins fréquentables que d'autres, et dont le nombre de visiteurs ne cessera pourtant d'augmenter, parce qu'il y aura
toujours une poignée d'énergumènes pour apprendre sans le moindre soupçon de vocation... à lire.
Mais foin de leurs quelques blogs causant le déshonneur de la planète net. Le blogueur reste à mon sens cet iceberg dont la partie immergée rejoint l'inconscient collectif et le souci d'autrui par
le rêve et la lecture indocile. Et s'il existe un jour une civilisation disposée à dénigrer la nôtre, elle nous attaquera probablement par là où le bas blesse, là où une faille incommensurable se
confond avec une quantité de talents parvenue à saturation. Car notre civilisation en est percluse. Trop de talents en effet qui entrent en âpre concurrence, trop de savoir-faire dont le web
n'offre qu'un tout petit échantilon, comparé à la densité du nombre des qualifications professionnelles qui dynamisent le monde moderne, hélas en en banalisant l'objet, ouvrant en l'occurence un
boulevard à ses détracteurs dont la critique est de plus en plus facile.
Notre civilisation prête à sourire, prête le flanc, entrée en vive concurrence avec elle-même, superprédatrice sans rivale, force est d'en convenir. L'inconvénient, c'est qu'une espèce vivant sans
adversaire au dessus d'elle se condamne à l'autodestruction, à moins que...
A moins que l'exhaustivité de son rêve conserve toute la plasticité d'une matière extensible, et continue de mordre ferme à l'hameçon de sa créativité débordante.