Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
A l'ouverture de mon blog, j'ai bien su dire que l'actualité de la littérature ne me suffirait
pas. Alors en contrepartie, je saurai bien convenir que cette portion congrue de l'actualité me passionne de temps à autres, autant que d'autres.
Je viens de terminer la lecture d'un roman de Patrick Bourreau, un ami que je n'ai pas pris la malsaine habitude de flatter quand je lui dis ce que j'en pense, de tout ce qu'il écrit sur son blog ou dans ses livres.
A mon avis, "Juliette et la clé des champs" est un roman d'aventure. La couverture de ce bouquin est d'un vert aussi tendre que l'exubérance d'une végétation récente, justement agrémentée de la photo d'une fillette d'à peine sept printemps, et laissant augurer qu'elle en sera la toute jeune héroïne. Une photographie avenante, en total contraste avec les clichés du Mal, cruellement incarné dans ce livre par un sinistre maniaque sexuel doublé d'un meurtrier potentiel. Les deux au prix d'un seul, pour que ce personnage aux intentions lugubres entraîne la petite Juliette dans une course-poursuite dont elle sera la proie obsédante. Nous sommes en plein été, le soleil est de plomb sur la campagne tourangelle, et la fraîcheur des sous-bois essaimés au sud de Tours suggèrerait la touffeur d'un refuge, si elle n'était infestée d'un danger imminent.
Arrive le moment pour Juliette de se demander pourquoi papa et maman se sont disputés ce matin, pourquoi papa s'en est allé à la va-vite, et pourquoi maman a pleuré en partant travailler. Quelques instants plus tard, un monsieur qui se prétendait l'ami de papa est venu la chercher, esseulée juste devant chez elle, sa soeur aînée absente l'espace de deux ou trois minutes. Juliette est donc monté dans ce véhicule qui ressemblait trop à celui de papa, méprise d'enfant qu'on accoste avec des bonbons ou des promesses acidulées. Et comble de la méprise, les voisins sont formels. Ils ont vu la gamine disparaître dans la voiture de son père. En tout cas ils en convaincront les gendarmes suffisamment longtemps pour que Juliette n'en finisse pas de devoir échapper à la vigilance de son agresseur. Pour qu'un orage et son cortège retentissant l'effraye et lui serve trop peu d'eau pour la soif qui tenaille sa course à perdre haleine. A ce moment-là Patrick Bourreau évoque la "canopée", cet écran formé par la partie supérieure de la forêt tropicale, et vers laquelle la petite fille voudrait happer des yeux une issue, un secours lumineux. Le romancier n'a pas écrit ici un conte adressé aux tout petits. La lecture enfantine doit eneffet exprimer les désirs et les peurs au travers de symboles qui visent au dessus de la ceinture. Hors ce roman parcouru de péripéties est traversé d'un appétit ogresque crûment interprété, sans parler de la peur au ventre de la fuyarde qui n'est pas une fugueuse, mais dont les émotions se déchaînent comme il advient en toute confiance sur un divan, sauf que sur le divan du cabinet d'un psy, le patient ignore tout des degrés d'épuisement physique que dégringole Juliette, tandis que seul son instinct de survie lui permet de remonter la pente.
Un grammairien qui lirait ce livre en ferait sans doute une étude plus clinique que la mienne. Assurément, il ne zapperait pas sur un terme tel que la "canopée", que Patrick emploie pour indiquer la partie supérieure de la végétation tourangelle, alors que pour un grammairien, au sens strict du terme, la canopée reste un mot intégrant le vocabulaire botanique spécifique des contrées tropicales. Mais le sens strict du terme, parlons-en, et parlons-en du point de vue d'un linguiste, que je veux bien incarner à l'occasion, afin que ce linguiste d'occasion s'en réfère à une grammaire plus souple que l'autre, une grammaire aussi vivante que la langue dont elle stimule la connaissance.
Partant de cette grammaire-là, évolutive à souhait, nous savons par exemple que le verbe "manifester" est souvent employé au delà de sa signification initiale. A noter que dans son premier sens, ce verbe formé à partir du même radical que "manuel" se limite à signaler l'expressivité des mains en pleine action. Hors on imagine mal des manifestants, mot très usité pour désigner des grévistes assemblés dans les rues ou sur une place, on les voit mal en effet se contenter de s'exprimer en levant les bras et en agitant les mains, tout en entonnant "ainsi font font font, les petites marionnettes".
Juliette elle aussi a quitté l'univers de l'enfance. Par la force. Et le soleil à son zénith estival, et les pluies torrentielles, et le sol rendu boueux pour signer trop clairement le trajet de sa fuite, tout cela réuni en réfère significativement au climat tropical. Alors laissons donc à Juliette le droit d'avoir sa canopée à elle, dans une jungle qui de toute façon n'aurait pas dû peser sur le menu de sa silhouette. Cette canopée tourangelle participera de son mauvais, de son torride souvenir de vacances, si sa survie le lui accorde.