Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Ne craignez pas les mots, ils sont des amis sûrs pour imprimer toutes les nuances au travers desquelles
notre pensée peut se poursuivre. Mais l'impression, autrement dit le fait d'imprimer, ne se limite pas au domaine de l'écriture. Il existe bien d'autres formes d'impression que celle ayant
recours à l'encre. Des impressions pourtant indélébiles. Des impressions n'ayant pour support aucun papier, des impressions qui nous traversent l'esprit juste le temps de le marquer. Et
cependant, s'il n'y avait pas les mots pour les traduire, ces impressions s'effaceraient aussi vite qu'elles se succèdent, inconcevables et surtout indistinctes, jetées pêle-mêle dans une mémoire
truffées de "sensations" incommunicables.
L'apparence qu'on souhaite alors se donner par le biais de notre propre vocabulaire n'est pas vaine. Elle peut même se vouloir très véhémente. Aïe, par exemple, aïe est une interjection qui voudrait ne pas en dire trop long, en référence à une douleur la plus brève souhaitable. Et que signifie donc aïe aïe aïe ? c'est une redondance, la répétition d'une exclamation à l'égal d'une durée, quand la douleur se révèle constante et qu'il importe de s'en convaincre.
Nous ne faisons là que sentir, avec pour aboutissement de cette fuite en avant sensorielle une déferlante d'idées plus ou moins définitives, pour peu que les richesses du langage servent à combiner toutes ces idées entre elles.
Mais rendu à ce point de la communication, comment traduire en anglais, ou en allemand, ou en je ne sais quoi, aïe ? Le sens, les sens de la communication font pourtant l'unanimité, témoins de tous les excés dont ils ont vocation de nous préserver. Car passez moi l'expression, mais la douleur n'est pas notre tasse de thé. Même les anglais qui aiment l'une n'aiment pas l'autre. Sachant que la douleur endurée à l'extrême peut provoquer l'évanouissement, voire la mort. Pour preuve, toutes ces langues mortes, parmi lesquelles le latin dont le petit peuple a appris à se passer avant de savoir l'écrire.
Le latin doit en effet sa mort à son emploi abusif. En clair, le latin était par le passé un moyen de communication réservé aux érudits, aux puissants de ce monde qui le parlaient entre eux sans risque d'être compris par le foule peu instruite. Ainsi, dans l'Antiquité, les premières messes catholiques n'étaient pas très chrétiennes, latinisantes à souhait pour en exclure la populace incapable d'en saisir un traître mot, traître au sens propre du terme. Voilà pourquoi aux premiers siècles de notre ère, le peuple maintenu sous l'éteignoir d'un malentendu en brûlait tous les cierges. Et ce peuple pourtant avide de connaissance dut prendre son mal en patience.
Il lui aura fallu attendre Luther en effet, pas le King, mais l'autre, Martin qui n'était pas un âne, en tout cas pas plus bête que ça, et suffisamment déterminé à faire perdre à la Bible son latin, en la traduisant dans la langue de ses congénères les plus humbles. D'ailleurs le résultat de cette traduction largement diffusée ne se fit pas attendre. Au contraire, le peuple trop souvent affamé put enfin se gourmander, outre qu'il put tout lire de cette traduction, ou bien en écouter les plus célèbres extraits, notamment celui de la tour de Babel et de la "confusion des langues" qui en découla. Cet épisode remonte à loin, au temps des Hébreux et des Babyloniens. Longtemps avant l'avènement de notre Babelweb actuel.
Il était donc une fois en Babylonie, une tour qui fut érigée sous la direction de Nemrod, une tour qui devait être aussi haute que les cieux pour égaler les dieux, l'Eternel compris. Mais cette prétention démesurément humaine engendra la colère divine. La Bible nous raconte alors que pour punir les hommes d'avoir voulu péter plus haut que leur cul, Dieu empêcha la poursuite du chantier en introduisant sur la terre la multiplicité des langues. Et c'est depuis ce funeste épisode de la tour de Babel que les hommes connaissent, pour communiquer entre eux, l'obstacle des langues survivantes.
Merci tout de même à Luther d'avoir traduit la Bible. Reste à en interpréter toutes les traductions possibles, tant il est sensé de penser que l'épisode de la tour de Babel n'est qu'une légende. En réalité, la confusion des langues n'a jamais existé. Certes ces langues sont toutes maternelles ou étrangères, mais surtout, elles remettent toutes en cause une origine qui ne dit pas son nom. Car comment comparer des langues dont le tout premier point commun fut un gigantesque non-dit, un immuable silence dont l'itinérance bute sans fin contre un mystère lancinant : la raison de notre existence.
Pourquoi sommes-nous là en effet ? Voilà une question qui semble ne dépendre d'aucune réponse particulière, hormis une, hormis l'idée qu'on peut se faire de Dieu, le Créateur dont personne ne peut prouver l'existence, parce que personne ne peut démontrer qu'il n'existe pas. On notera alors à quel point la notion de Dieu transmet toute son ambigüité à l'emploi du moindre vocabulaire. Que ce Dieu existe, ou qu'il n'existe pas, c'est du pareil au même, tant qu'en regard du grand Tout ou de son contraire, les mots quant à eux, peuvent tout sauf ne rien dire. Il s'agit là d'un grand dilemme, d'un grand paradoxe, d'un grand mystère, appelez ça comme vous voudrez, toujours est-il que le vocabulaire vous manquera toujours pour remonter jusqu'à sa source intarissable, aux confins de l'indicible.
Mais il n'y a pas de confusion des langues. Il y a tout simplement qu'aucun homme ne tient exactement le même discours qu'un autre, encore moins lorsque ces deux interlocuteurs croient se fier au même vocabulaire. Et plus on remonte vers nos origines, plus ce compte à rebours rend la communication difficile.
Ce n'est pas le latin qui nous perd. C'est la langue coupée de ses origines inexprimables, intraduisibles, inconcevables à jamais. Alors autant se contenter de dire, les uns aux autres, que même sous l'appellation d'un seul Dieu, tout un chacun tiendrait jalousement à la conception unique qu'il peut en avoir.
Et il n'y a pas d'incohérence dans la diversité des langues. En revenche, chacune d'entre elles que façonne la pensée multiple, peut également prêter à toutes les confusions possibles ; autant de regrettables malentendus.