Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Mesdames et Messieurs les ministres, aujourd’hui ma question pourrait s’adresser à un seul d’entre vous, ou plus précisément à une seule, missionnée pour faire valoir la Culture de la Communication, mais puisque d’après ses propres déclarations, le rejet de la loi Création et Internet équivaut à « une manœuvre de couloir, à une triste comédie », rions alors aux larmes, sans trop savoir s’il y a lieu de se réjouir d’un coup de Jarnac asséné par les députés de la gauche, ou s’il est plus rituellement convenable de pleurer cette loi que d’aucuns nous promettent incessamment sous peu ressuscitée.
Reste qu’à l’issue d’un scrutin à quelques rares mains levées, deux ou trois ont suffi à ce que le non l’emporte sans blaguer. Mais la majorité en place n’a pas dit son dernier mot. Et si dans son intention de nier l’évidence, cette majorité décidait de rejeter un rejet voté à la majorité, ce serait la fonction même de l’Assemblée Législative qui basculerait dans la triste comédie, avec en perspective le passage en force d’un décret liberticide, ou de toute autre forme d’action imputable à l’abus de pouvoir exécutif. Bref, le cinéma n’est pas mort, Madame le ministre de la Culture et de la Com’ n’en fera pas son deuil, pour la simple raison que le fait de se dédire induirait une fin de mission.
Mais à propos de cette fameuse culture téléchargeable à volonté pour peu que les pirates en aient, de la volonté de se cultiver, j’en aurais assez dit sur la bonne marche à suivre, lors de mes précédentes questions-réponses au gouvernement, oui, je lui en aurais suffisamment dit sur son idée monolithique de la loi concernant l’utilisation restrictive d’Internet.
La solution est pourtant là, évitant soigneusement l’amalgame. Clairement audible elle crie justice, et à s’en prendre plein les mirettes elle brille de toutes ses facettes. De toutes les nuances qui en harmoniseront les contours, cette loi animée de bonnes intentions doit combattre les démons affairés à la bâcler. Et pour ne pas mettre tous les internautes dans le même sac de la flibusterie numérique, elle requiert plus de discernement que d’écume dans les coulisses du pouvoir. En toute clarté, elle exhausserait les ayants droit que l’obscur totalitarisme divise.
Je résume alors ce que j’ai déjà pensé de cette loi, juste avant de poursuivre mon questionnement. Car si la sévérité est de bon ton pour condamner le téléchargement des œuvres les plus récentes, ceci aux fins de ne pas léser les artistes en pleine action, les œuvres qui datent pourraient tomber dans le domaine public sans que les talents assoupis s’en indignent.
Ayant rappelé ceci, je poursuivrai en sortant mon cheval de bataille, à l’assaut des deux poids deux mesures de l’ultra libéralisme et de son laisser aller bien pensant. Et rien que de songer à cette doctrine apolitique, à cette main invisible reliée à si peu de cérébralité, force est de regretter que la loi du marché autorégulé n’ait jamais eu à savamment s’écrire. Sa confiance en l’avenir à court terme buterait au contraire sur la dialectique simpliste de l’hyper activité et du productivisme sans débouché. Tout confort pour ceux qui la détourne, la loi du marché dévoient celle d’une république bafouée, d’une république qui souffre manifestement de la complexité des textes qui l’érigent. Eh oui ! c’est fatiguant d’écrire une loi juste, juste et suffisamment complexe pour être égalitaire, incontournablement républicaine. Comparé à quoi la démocratie, la volonté du peuple sur lequel pèse le chantage abouti de l’offre et de la demande, c’est tout confort garanti pour les touristes de l’apolitique à qui profite le grand laisser hâler. Quant à ceux qui creusent le fond de la crise, ils n’ont pas le temps de se la bronzer.
Gallica, vous connaissez ? C’est la collection numérisée de la Bibliothèque nationale de France. Cette bibliothèque dont le contenu ne cesse de croître, reçoit légalement un exemplaire de chaque œuvre éditée. Les internautes jouissent de la sorte d’un accès gratuit à la lecture en ligne, et il va sans dire que grâce à Gallica, au plaisir d’être lu, l’auteur bénéficie de la vitrine du Web qui tourne la page des droits d’auteur. Et personne ne fait autorité pour juger de l’inconvénient de cette gratuité, bien au contraire, trouvant dans l’existence de cette collection numérisée le moyen opportun de lutter contre l’illettrisme en train de sévir.
L’écrivain est pourtant le parent pauvre de la culture. Et peu d’auteurs parviennent à vivre de leur plume. Mais l’illettrisme, à lui seule, a emporté l’adhésion des plus rétifs à la lecture gratuite sur Internet. A moins qu’on me rétorque que les œuvres les plus récentes ne sont pas inscrites dans cette collection numérisée, auquel cas la politique éditoriale de Gallica ferait office d’exemple et de modèle opportun pour une loi Création et Internet dûment inspirée, et principalement écrite en connaissance de cause.
Mais s’il en est autrement, si l’illettrisme justifie l’accès aveuglément gratuit à la lecture, autant attendre que les consommateurs deviennent sourds pour que les sites musicaux du Web leurs soient ouverts sans retour. Et si un beau jour, ou peut être une nuit, ces mêmes consommateurs n’aimant plus lire, n’aiment plus voir ce qu’on veut bien leur montrer, le cinéma à son tour sera gratuit… si vous comprenez bien de ma question le raisonnement par l’absurde qu’elle induit. Absurdement démocratique.