Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Lorsque Monsieur Guillotin a inventé la machine à couper les têtes, on l’a appelée la guillotine. Et personne n’aurait toléré que l’idée de ce couperet fratricide émane d’un esprit autre que celui qui tombe à pic, une belle ordure. La guillotine écolo avant l’heure, recyclant les déchets du genre humain, le rebut de la société.
Lorsque Monsieur Poubelle commercialisa son invention, la troisième République y jeta toutes ses ordures autant que la nôtre a pris l’habitude de jeter la poubelle avec.
Mais nitroglycérine, c’est le nom de personne. Juste un peu de savon associé à de l’acide nitrique, en quelque sorte une savonnette améliorée qui échappe des mains les plus avides, et qui peut même exploser en cas de crise comme des bulles spéculatives. Cette monnaie d’échange d’une guerre économique ayant ses criminels, auxquels il ne faut pas souhaiter la guillotine, ni la poubelle bennée en pleine nature, cette monnaie d’échange s’appelle euro, dollar, yen, bref le fric des riches qui ne se prennent pas pour des hyènes, et suffisamment croyants pour s’afficher dans les apparats du prédateur.
« Riches et fiers de l’être », voilà le mot d’ordre autour duquel se regroupent les grosses fortunes dès lors qu’une crise virtuelle les confronte à une opinion publique menaçante. Et il ne fallait pas s’attendre à mieux, encore moins à un aveu d’impuissance. En toute mauvaise foi le riche se persuade pour être persuasif, notamment qu’il a acquis sa fortune à grand renfort de travail acharné. Et même si c’est pas vrai, les petites gens en prennent pour leur grade, culpabilisés comme au bon vieux temps des curés et de la messe en langue morte, y a rien à comprendre sauf qu’il ne faut surtout pas jalouser les riches, et toute revendication sera, elle aussi, lettre morte. Ainsi soit-il, vade retro la jalousie, le riche est riche parce qu’il se réserve le travail le plus gratifiant et le plus passionnant, tandis que le pauvre est devenu con à l’usure. Mais ça ne se dit pas,le sujet est tabou, à bout d’argument, et les rois du monde vivant passionnément en paix, s’y adonnent sur fond de procuration populaire et de résignation.
La jalousie pourtant, c’est un mot comme un autre. Et bien qu’à cette heure je n’aie pas de dictionnaire à portée de main pour en vérifier tout le sens, j’ai l’assurance que personne n’a inventé la jalousie avant de savoir s’en servir. D’abord la jalousie n’était pas une planque, un refuge assez faux cul pour voir sans être vu. Car avant de dissimuler toutes les convoitises en un lieu quelconque du voyeurisme aristocratique, la jalousie était à l’envie ce que l’envie a toujours été à la nécessité. Et tout est là. Tout est dans ce besoin vital de ressembler à ce qu’un mot peut dire, à ce qu’il peut faire remonter de l’inconscient, afin qu’à la surface sensuelle de cette terre, l’instinct de conservation conforte son caractère.
Car la jalousie n’est ni un défaut ni une qualité. Il importe surtout de savoir s’en servir à bon escient. Et comme tous les autres mots pris dans la nasse universelle, la jalousie qui peut tout dire, en bien comme en mal, sert de juste milieu à ses défauts et à ses qualités. Tant il est vrai que si la jalousie faisait défaut, l’envie qu’elle insinue, l’envie d’imiter les meilleurs, cette envie là n’existerait pas plus que l’envie de battre des records, et les jeunes s’en foutraient, et l’envie de dépasser le maître n’interpellerait aucun élève. Tout le contraire du savoir faire en quelque sorte. Jusqu’à remonter encore plus avant dans la prime enfance, sans se priver de vérifier qu’alors, si la jalousie faisait défaut, son inexistence correspondrait à un degré d’inculture généralisée, dans la mesure où un enfant dépourvu de jalousie ne se reconnaîtrait pas dans la prime motivation d’imiter ses parents ; il n’aurait pas envie de faire comme eux : parler, discuter, disputer. Si bien qu’à défaut de la jalousie, la faculté d’imiter aurait vécu loin des générations successives, dont la reproduction conditionne pourtant le préalable de leur obéissance innée.
Alors jaloux et fiers de l’être, soit ! Sauf qu’il ne faut pas confondre le défaut de jalousie et le défaut de la jalousie, l’excès. Parce que quelqu’un de trop jaloux est infernal. Le voisin par exemple, et l’autre en général. Celui qui se cache derrière tous nos défauts et que nous avons tellement bien imité, qu’après nous avoir appris à parler il nous a appris à médire. Celui-là, quel salaud ! Même quand il ne mérite pas ce qu’ont les autres, il en a envie ! Tout lui est dû, à tel point qu’à défaut des richesses de la culture morale, ça ne le gène pas d’hériter des chèques en blanc du matérialisme bon enfant.
Mais comme disait l’autre
dans les Evangiles : « A ceux qui n’ont rien, il leur sera encore retranché. A ceux qui ont beaucoup, il leur sera donné encore plus ». Les baisés comptez vous.
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