Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
« Que celui qui n’a jamais fauté lui jette la première pierre », Comme disait l’autre, voilà comment en termes lapidaires la notion de faute primitive condamne tout le monde et personne en particulier. Cela revient à dire que tout coupable a le droit à la défense, y compris l’avocat des causes perdues. Et le retour au christianisme primitif, hors cadre de ma rubrique sur les religions, implique si besoin est, que le politique et le religieux ont ce raisonnement en commun : c’est la faute de l’autre quand ça va pas, et c’est grâce à moi quand ça va.
Mais quitte à évoquer cette quête effrénée des quelques lauriers qui fâchent, il faut le dire, il faut en suivre le raisonnement pas à pas, un raisonnement allant par tradition, non seulement de la cause à l’effet, mais plus précisément de la cause vers son effet. L’emploi du possessif n’est pas anodin, il démontre ici que la cause dispose de l’effet, elle en détient tous les rouages intermédiaires au même titre qu’un bas instinct de propriété suffit à falsifier les notions de mérite ou de responsabilité. Le christianisme primitif nous avait pourtant initié à plus de désintéressement, à commencer par savoir reconnaître nos torts bien plus modestement que nos mérites.
Quoi qu’il en soit, le christianisme primitif n’était pas
primaire. C’est au second degré que dès les premiers siècles de notre ère, la lecture des textes sacrés avait vocation émancipatrice. Avec les évangiles, fini les rituels et le folklore de la
prêtrise, et place au désintéressement qui aurait dû éclairer le Moyen Age tel que nous allons tenter de le revisiter dans ce texte.
Redisons le alors sans naïveté excessive, le Moyen Age ne fut pas cette période obscurantiste que l’on croit. Bien au contraire, tant il est vrai que dans la continuité des préceptes du christianisme primitif, le Droit Féodal s’appliquait à concilier les intérêts individuels et collectifs, ceci aussi méticuleusement que n’importe quel Traité de Maastricht…
Hélas mal traité par la réalité, le Droit Féodal fait partie de ces textes dont le sempiternel contenu a nécessité les textes qui lui ont succédé dans les formes, bien qu’ayant été identiques sur le fond. Par exemple la critique du commerce s’y trouvait déjà précursive du marxisme, jugeant inepte la vente d’un produit fini plus cher qu’il n’avait été acheté, et dénonçant cette pratique mercantile autant que n’importe quel type de sorcellerie.
Quasiment condamné au bûcher pour son zèle abusif, le marchand du Moyen Age fût alors l’instigateur de la première Commune. Rien à voir avec le communisme, comme quoi le sens d’un mot ne cesse d’évoluer tant qu’il n’a pas contredit son sens initial. Toujours est-il que les grands marchands du Moyen Age, affligés par le manque de liberté que leurs faisait endurer la rectitude féodale, déclarèrent par cette « commune » la guerre aux seigneurs. Une guerre économique, sous la forme d’un vaste corporatisme de l’import-export, dressant de proche en proche un aperçu de ce qu’allait devenir le gigantisme mercantile.
Certes les grands marchands ont toujours existé. Depuis l’antiquité la plus reculée. Dans la mythologie romaine, Mercure est indistinctement le dieu des marchands et des voleurs. Reste que l’activité mercantile, en parallèle des royaumes qu’elle achalandait en abondance, enrichissait les marchands au point de leur conférer puissance et statut de créditeurs des rois et autres nobliaux.
Car en dépit du Droit Féodal en vigueur, cette guerre économique a souvent gagné les seigneurs à sa cause, tout du moins les plus félons d’entre eux. Ces seigneurs avaient pourtant vocation d’être les gendarmes dans leurs fiefs. Ils protégeaient les villageois, dont chacun avait une fonction clairement définie. Ainsi le forgeron n’avait il pas le droit d’empiéter sur les prérogatives du coupeur de bois. Les serfs, comme on les appelait, n’étaient pas mis en concurrence, mais collaboraient par leurs efforts respectifs à la complétude de la production et des échanges. En retour de quoi, et de tous ses services publiques, le château fort tenait lieu, outre de grenier et de garde manger, de refuge épisodique pour les paysans menacés par la récurrence des pillages.
Il apparaît donc qu’en référence aux textes de loi en
vigueur, le seigneur en tenue de gendarme nous la raconte un peu. Dans les faits, les plus félons d’entre eux se sont souvent rendus coupables d’abus de biens sociaux, asservissant les paysans,
sans parler du droit de cuissage que les plus obsédés pratiquaient en fieffés épéistes.
Mais passons outre tous ces siècles durant lesquels l’embourgeoisement nous raconte l’Histoire, et comment le Droit Féodal fut jeté aux oubliettes , remplacé par les lois d’un marché qui finirait par devenir aussi noir qu’une magie suspectée. De nos jours, l’activité mercantile est fratricide. Finie l’échoppe familiale. Eliminez-vous les uns les autres. Les petits sont absorbés par les moyens, eux-mêmes livrés en pâture aux plus gros, et même les géants nous rejouent version moderne la guerre des Titans.
Il y a bien, pour modérer les ardeurs du gigantisme, quelques législateurs qui, par tocade, tentent de réguler la marche du commerce mondiale, et grâce à eux peut-être, la concurrence déloyale a l’œil d’Abel sur le râble. Savent-ils au moins, tous ces néo-législateurs, que le Droit Féodal contenait déjà la critique explicite du gigantisme mercantile, ainsi que les méthodes pratiques pour le contrer. Théoriquement, les textes de loi interviennent toujours périodiquement, aux heures ou il est question de trancher. Et pour peu qu’on déterre cette hache de naguère, le Droit Féodal n’était pas en reste, avec pour cible de sa critique les riches héritiers, dont le droit de naître fortuné fait polémique. Et bien justement, et fort justement, le Droit Féodal pesait périodiquement sur les risques inhérents à cette accumulation de richesses, en proposant une restitution partielle du patrimoine familiale toutes les trois générations. Histoire de faire jouer pleinement la concurrence entre les héritiers sans mérite et les autres, dont la défense aurait pu de la sorte être proportionnelle à l’attaque.
Mais s’il est vrai que la concurrence déloyale est aisément critiquable, il est plus difficile de la combattre sans avoir à en souffrir. Elle est partout cette concurrence. Elle a même son catéchisme et son chapelet de prières. Sauf quelques rares brebis égarées, le troupeau obédient a positivé l’idée de dévotion. Et à présent nos jeunes têtes blondes n’ont pas appris à dire non ! mais plutôt oui ! « oui, soumets-nous à la tentation, et multiplies les apparences de la consommation !... »
Le catéchisme contemporain, c’est aussi la publicité, la pub qui débride les envies, soit en louant l’effet régulateur d’un pot de yaourt sur certaines finalités d’ordre digestif, soit en assurant la promotion d’une bagnole dont la tenue de route est bien trop grande par rapport à la vitesse autorisée, soit un déodorant qui fait pousser des roses sous les bras (garanti sans les épines), soit une crème qui vous caresse dans le sens de l’épilation, tous ces slogans flatteurs, et je souhaiterais n’en oublier aucun pour ne vexer personne, nous incitent à la consommation et voudraient bien écarteler notre pouvoir d’achat. Mais tous les comptes bancaires n’ont pas le destin de Ravaillac. Alors crac ! L’argent appelle l’argent, et ceux qui n’en ont pas sont priés de faire comme si.
J’étais l’autre jour assis devant une énième mousse, lorsqu’une personne arrivée depuis peu dans ce troquet me fit part de ses doléances. Elle venait d’acheter une trottinette pour son fils. Mais elle se plaignait ensuite de ne plus pouvoir faire marcher le commerce selon ses quatre volontés, allusion faite aux produits éparses dont j’évoquais la promotion croisée tout à l’heure.
Suite à ces confidences, je n’eus aucune peine, bien qu’aucune loi ne m’y autorisât, à pénétrer le secret bancaire de cette charmante personne, et je pus aisément diagnostiquer l’effet bœuf d’un tout puissant laxatif sur son compte courant, un laxatif qui s’appelle Trust