Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Mesdames et Messieurs les ministres, ceux des gouvernements qui se succèdent au rythme d’une alternance à trois pattes, la gauche,
la droite et la béquille du centre, sur laquelle d’entre elles reposez-vous à cette heure ?... peu importe. Et peu importe non plus lesquels sont, dans cet hémicycle, des députés partisans
de la relance par l’offre ou par la demande, par le pouvoir d’achat ou par les cadeaux fiscaux, puisque dans tous les cas vous êtes les représentants bornés de la croissance, et d’un système
qu’il vous importe de rentabiliser à tout prix.
En de pareilles circonstances, n’allons pas dire que le spectacle de vos querelles de clochers se distingue de l’état d’esprit de vos électeurs respectifs. Rassurons-nous, vous en êtes les dignes représentants, eux qui sont tous achetés par un système dont la devise est : pas de cadeaux ! Pas de solution en effet, et encore moins d’issue à la crise systémique, hormis celle de la relance rimant avec croissance. Alors qu’en dites-vous, et quand dites-vous franchement que dans la même galère, vous ramez tous au rythme moléculaire d’un système productiviste qui dilapide les énergies les plus folles, les plus utopistes ?
Le rythme routinier de la croissance fait
partie de ces habitudes si faciles à prendre et si difficiles à perdre. Nous sommes bien d’accord. Au moins vous aurai-je rejoint sur ce point là. J’aurai effectivement longtemps ramé comme vous,
à la cadence des idées trop conçues, et les politiques bâbord et tribord m’auront longtemps fait suer avant que j’en convienne : elles reviennent les unes et les autres au point d’ancrage de
la croissance
qui tourne en rond, de la relance qui endoctrine, et du crime qui
profite.
Mais c’est ici que nos chemins se séparent. Que je vous quitte à regret car je crois pouvoir le dire, sans trop fanfaronner, depuis que je m’adresse à vous, chaque fois j’ai pris la saine habitude de situer ou de citer mes sources, celles-là même auxquelles je ne suis pourtant pas arrimé. Reste qu’à les porter aux oreilles de cet hémicycle, j’ignore auxquelles d’entre elles va s’adresser mon récit…
Il m’arrive donc quelque chose de pas très ordinaire. Quelque chose qui vous remet en question, comme lire un journal pas trop comme les autres : la Décroissance. N’ayez crainte. L’idée de décroissance est aussi audacieuse que difficilement applicable, et ce n’est pas demain qu’elle aura raison de vos convictions séculaires. Quant à moi, le contenu critique de ce journal m’a progressivement incité à la remise en cause de mes fondamentaux politiques. Exemple ? Avant, j’étais persuadé que le communisme était l’alternative grandement préférable au libéralisme, et que la nationalisation des grosses unités de production valait cent fois mieux que les multinationales. Mais voyons à ce sujet ce qu’en dit Paul Ariès dans Décroissance. « Elle (la décroissance) ne pourra jamais se construire en nationalisant ce qui existe, ou en poursuivant mieux que le capitalisme une socialisation à la sauce du toujours plus ».
Personnellement, je viens de lire que selon Paul Ariès, les nationalisations prospèrent vers un « mieux » que les multinationales voudraient s’octroyer sans partage. Mais ensuite, Paul Ariès déplore le côté trop matérialiste du communisme, et admettez que d’un point de vue historique, les peuples de part et d’autres du rideau de fer ont eu l’air indistinctement con, en se livrant à une surenchère consistant à produire, produire et toujours produire plus, tout en détruisant la surabondance de certains stocks quand ils menaçaient de faire chuter les prix. Sans oublier cette course poursuite qui ressembla, de fort loin, à une conquête de l’espace, espace dont ni Russes ni Américains n’ont pourtant compris qu’il symbolise l’apogée du désintéressement exemplaire.
Bref, Mesdames et Messieurs les députés, je vous pose une question à défaut de pouvoir l’adresser à Paul
Ariès, et pour cause, comment un homme tel que lui, comment un objecteur de croissance pourrait-il représenter dans cet hémicycle un électorat qui n’existe pas encore ? Pourtant je
lui aurais volontiers demandé comment le communisme, bien qu’aussi dangereusement matérialiste et pollueur que le libéralisme, comment ce communisme aurait-il pu se comporter autrement qu’en se
livrant à cette débauche productiviste ? Le communisme pouvait-il tactiquement éviter l’alignement ? Pour tenter une réponse, rappelons alors ce que Lénine projetait à l’égard d’un
communisme fiable : « Il (le communisme) ne pourra être que planétaire, sans quoi il sera encerclé par des économies laissant libre court à la spéculation, et aux richesses fictives qui l’étoufferont dans l’œuf. ». Et Lénine, en affirmant cela, comme quoi le communisme à maturité incarnerait autour d’une table de
poker le seul joueur n’ayant pas besoin de tricher, Lénine pouvait-il mieux bluffer ?