Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Chers auteurs, en vous saluant bien pour le respect que je vous dois, ce n’est pas par principe que je tiens à vous exprimer ma reconnaissance. En lisant La Décroissance depuis bientôt un an, j’y fête mes retrouvailles avec des idéaux longuement ruminés. La densité qualitative de ce journal est une bouffée d’air pur. Mais si sa qualité dépend du bien-fondé de telle ou telle idée, ce qui densifie une argumentation intègre la vitesse de sa diffusion. Les réseaux de communication modernes ne sont pas uniquement le substrat codifié de l’import/export. Ils révèlent aussi, par ailleurs, qu’une quantité d’automobilistes diffère sensiblement en fonction de la vitesse autorisée. Plus les usagers de la route ont le droit d’appuyer sur le champignon, et plus ils semblent dotés du pouvoir de se reproduire simultanément. Il en résulte quelques bouchons miraculeux, où la vitesse s’annule avec précipitation.
Je ne suis pas très calé en physique/chimie, mais j’ose espérer que la force d’inertie d’un corps compense la vitesse qu’il peut atteindre à défaut d’autre but plus concret. Reste que cette égalité de deux forces contraires donne un sens « existentiel » à la présence de l’humanité en mouvement. Car à tout bien considérer, qu’il s’agisse d’une voiture carburant à l’air comprimé (ça existe !), ou d’une bonne idée (à inventer ?), l’alternative au fléau de la densification excessive rejoint les propos souvent tenus dans vos colonnes, concernant le sujet récurrent de la démographie galopante.
Mythe ou réalité, les neuf milliards de co-habitants de la terre seront en 2050 nos descendants. Le sujet est donc scabreux. A parler des générations futures on marche sur des œufs. Alors j’insiste modérément sur le fait que l’humanité disposera à court terme de moyens de communication pouvant causer son embarras sans précédent. « L’humarchandise » ne tiendra plus en place. Si encore on se contente de la parquer en couches superposées, dans des tours hideuses concurrençant le ciel, peut-être parviendra t’on à la dénombrer, et à en délimiter la quantité. Dans les mégapoles futuristes et vertigineusement verticales, le nombre d’habitants se calculera peut-être en mètres cube. Reste qu’ici bas, la vitesse de propagation se calcule en rapport à l’équation d’Einstein, E = MC2, et ce n’est pas au cube, mais au carré que la vitesse délimite les surfaces disponibles.
Sincèrement, je ne sais pas trop où situer le nombre d’habitants idéal. Sans doute un nombre itinérant. Mais j’aimerais revenir sur ce qu’à écrit Vincent Cheynet dans son article « Un Débat Miné », et forcément il l’est. Vincent Cheynet se garde bien des amalgames, de plus votre politique éditoriale l’en défend. Il commence donc par évoquer Malthus, décrivant notamment l’exploitation opportuniste de la théorie malthusienne. Je ne crois pas tant, en effet, au caractère erroné des écrits de Malthus, qu’à leur interprétation trop légère dont se sont rendus responsables ses disciples en se réclamant trop vite de lui. Car enliser la proposition respectable de la dénatalité dans le bourbier de l’eugénisme ou de je ne sais quel autre fadaise morbide, cela revient à commettre un contresens sociologique, aussi sûrement que celui qui a permis de déduire de la théorie de Darwin les règles du darwinisme social. Et puis Vincent Cheynet en arrive à cela. Il s’inquiète à juste titre de l’application de la loi de la jungle aux sociétés marchandes. En effet, l’amalgame animal/homme est tentant, trop facile pour être honnête. Je ne répéterai donc pas ce que Vincent Cheynet en a conclu pour le total de son article. En parallèle, j’ai cependant l’impression, à propos du calque du darwinisme bêtement posé sur les réalités des dimensions humaines, qu’en fait de transparence ce calque est une page blanche. Ou c’est tout comme. Rien, en effet, n’est écrit sur l’humanité, tant que la dévotion à un culte ou à un autre opacifie le passage obligé qui va de l’animal à la conscience d’être un drôle d’animal.
Si par exemple dans la Bible, des intellos des temps reculés ont déjà écrit que Dieu créant l’humanité, il la destine à régner sur terre et la rend responsable de son devenir, cela revient à comprendre en langage moderne, ou en jargon d’aujourd’hui, que nos lointains ancêtres déduisaient déjà de leur potentiel intellectuel la possibilité sécuritaire de s’émanciper au dessus des lois de la jungle, en devenant le super prédateur exclusivement menacé par l’autodestruction.
Mais en s’autodéterminant au dessus des lois de la jungle, l’homme ensuite n’a plus aucun droit de s’y référer pour sa défense. Pas plus qu’il n’a d’autorité dans le recours à l’amalgame. Et le calque ou la photocopie du comportement animal, supposé justifier toutes formes de prédation, revient souvent chez l’homme à une négation de ses déprédations. Pour le dire vertement, le darwinisme social est une foutaise, et la théorie de l’évolution des espèces en atteste. Quand un animal mange, il régule le fonctionnement de la chaîne alimentaire. Mais quand un homme se goinfre, il est le chaînon manquant de rien, bien qu’il n’en ait jamais assez.