Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Si vous vous sentez tout chose, manipulés, objets du pouvoir et des mécanismes qui vous atomisent, broyés entre le marteau des faux culs et l’enclume des cul culs, entre le bâton et la carotte, l’un dans la gueule et l’autre qui vous encu…, vous êtes dans ce cas les dissidents qu’on n’envoie pas au goulag parce que l’Union Soviétique n’existe plus.
Pour les psychiatres aux ordres de Staline, était dissident celui qui contestait le régime. Bien entendu, plus le dissident contestait à raison, et plus les docteurs de la loi lui concoctaient un diagnostic défavorable à son séjour en liberté surveillée. Mais pour simplifier les formalités administratives du voyage en Sibérie, tous les déportés étaient supposés souffrir d’une maladie identique : la fameuse schizophrénie à tendance paranoïaque. Tant il est vrai qu’un dissident voit le mal partout, pour entretenir les conflits de sa double personnalité. A vous de juger si vous jugez bon de juger, ou si vous sentez que la tolérance mélange ses limites à celles de la souffrance. Moi je dis que les sévices endurés dans les goulags staliniens étaient pires que le harcèlement moral et le chantage tolérés dans les entreprises de notre joli monde libéral. Il suffit d’allumer la télévision pour découvrir avec émerveillement davantage de couleurs que dans un paquet de bonbons. Le libéralisme acidulé gâte les enfants du progrès. Et ceux qui se sucrent au passage font du capitalisme l’enfant terrible du communisme. Communisme, capitalisme, l’un ne va pourtant pas sans l’autre, excepté pour les idéologues. Toujours est-il que le capital avait vocation d’être la propriété des travailleurs dans l’idée de Karl Marx, tandis que dans les mains des distributeurs de friandises, l’outil de travail fabrique autant d’obèses que de superfluités qui font maigrir. Les premiers font la paire avec les secondes, et les dissidents le déplorent, désabusés et fatigués qu’ils sont, d’avoir le cul entre deux chaises, entre les marteaux et les fossiles de la politique. Ecoeurés par la double idéologie d’un capitalisme schizophrène.
La société est le reflet de ceux qui la pensent ou qui lui obéissent. En général elle est un peu des deux, et quand Marx jugeait urgent de générer le capital, bien avant de le redistribuer équitablement, il jurait tout d’abord obéissance aux propriétaires du capital, pour mieux les condamner à rétrocéder l’outil de travail en temps utile. Grosso modo, la bourgeoisie était sensée faire du pognon juste le temps qu’il faut, afin que le prolétariat le lui pique, c’est pas trop tôt, en rançon de son exploitation ahurissante.
Karl Marx prophétisait ainsi l’avènement du communisme à l’échelle des infrastructures ayant au préalable engraissé la bourgeoisie. Avec le partage en plus et pour finalité, le communisme diagnostiquait de la sorte la bonne santé du capitalisme à venir. Hélas, celui-ci a préféré ne pas guérir, tout du moins au point de vue de « l’antipsychiatrie ». L’antipsychiatrie n’étant pas contre la psychiatrie, mais pour la maladie, cette science de la folie possessive se fonde sur l’observation de ces malades qui s’accaparent leur maladie et non l’inverse. Partant de ce postulat, l’incarnation chronique du libéralisme, plus facile à soigner qu’à guérir, choisit d’entretenir ses petits bobos aux seules fins de reculer l’échéance du communisme. Par petits bobos, comprenez bien que l’idéologie capitaliste fait dire à ses représentants que pour ne pas être possédé par l’outil de travail, c’est le capitaliste qui doit posséder le travail de l’outil.
Et le capitalisme est fait pour durer parce qu’il est inventif. Quand son outil de travail se heurte à la saturation de certains marchés, il ouvre d’autres marchés qui appellent un nouvel outil de travail. Un peu comme qui retarderait l’heure de la mort en prétextant qu’il n’est pas rendu au bout de sa prière : Attendez ! J’ai pas fini… j’ai encore un ou deux gadgets à refourguer.