Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Des champions à la pelle, il n'y en a pas que dans le monde aquatique de l'aviron. Tous sports confondus, les champions rament, il y en a même qui galèrent en nage, la dure loi des terrains de sport étant aussi celle de la jungle, présageant d'une retraite précoce et sans pension. Tel un vieux fauve qui n'a plus la capacité de pourchasser ses proies, le sportif s'essouffle sur sa trente cinquième bougie, celle du retard à l'allumage, moteur usé à l'âge d'une reconversion pas évidente à négocier.
Si certains athlètes de haut niveau ont l'opportunité de jouir par la suite d'une retraite dorée, ils la doivent premièrement à leur talent et à leur persévérance, mais ils la doivent aussi au fait d'avoir pu s'épanouir dans un sport suffisamment populaire pour drainer autant d'argent que de supporters. Ainsi le champion devenu star connaît-il ce statut quasi indéboulonnable, la presse poeplette devenant son piédestal, et tandis que le contexte médiatique lui est outrancièrement favorable, c'est toujours beaucoup d'appelés pour très peu d'élus qui s'échinent dans le cadre d'activités sportives plus ou moins marginalisées.
Incontestablement, c'est en fonction du nombre de ses supporters que se calcule le salaire du champion. Et l'opportunité de contrats publicitaires juteux transforme le professionnel en rentier. Sans rien faire, les supporters légifèrent, et votent les budgets de chaque fédération sportive à l'aune de l'applaudimètre. Incontestablement, la loi du marché ne fait pas la gloire des marcheurs, encore moins leur fortune. A croire que la transpiration ne perle pas aussi abondamment sur tous les fronts. Ami champion, tu ne gagneras pas ton pain à la sueur de ton front, s'il n'est pas assez populaire. Tu le gagneras en rapport aux liquidités de la pompe à pognon. Et quand on nous dit de travailler plus pour gagner plus, c'est pas qu'on nous prenne pour des cons, c'est que la loi du marché a le bras long, et qu'elle bénéficie aussi du fatalisme des moutons. Avec cette loi-là, c'est la coursette au petit bonheur la chance, c'est la sélection arbitraire rendue au stade critique de la résignation. Quand l'athlète propose et que le public dispose, la pompe à fric en impose. Elle fait la fortune des stars du tennis et rackette des talents sportifs moins spectaculaires.
Mais cette pompe à fric ne nous prend pas pour des cons, elle nous y laisse, bien en laisse et langue pendante à la potence de la censure. Qu'est-ce qu'on se fait suer en effet, quand la réussite des uns fait la faillite du système. Un système plein de fuites, fuite en avant d'une morale qui n'en a plus que le nom.
Certes, force est d'admettre qu'un footballeur est plus médiatisé qu'un marcheur parce que, s'il pratique un sport plus populaire, c'est aussi que la concurrence y est plus forte. Les footballeurs étant plus nombreux que les marcheurs, ils sont d'autant plus en rivalité les uns par rapport aux autres, et le mérite de ceux qui atteignent le haut de la hiérarchie en est accru. Toutefois revenons en à ce proverbe, "s'il y a beaucoup d'appelés il y a peu d'élus", pour tâcher de l'analyser. Car c'est bien là que le bas blesse. Et qu'après avoir convenu que la loi du marché ne permettait pas, à elle seule, de récompenser tous les talents de façon équitable, l'esprit logique se doit aussi de discerner ce qu'il advient de la rigueur sélective dans un secteur d'activité aussi prisé que le football. D'ailleurs à ce sujet, le phénomène d'engouement pour telle ou telle profession déborde largement du cadre du sport. Et les exemples ne manqueraient pas de secteurs d'activité qu'on dit "bouchés", parce que les aspirations à l'embauche y sont plus nombreuses que les offres d'emploi dont le marché dispose. Là aussi, incontestablement, la sélection est rendue arbitraire aussitôt que la quantité de talents en présence est supérieure au nombre de postes à pourvoir. Pour en revenir au football par exemple, le sélectionneur d'une équipe ne pourra titulariser que onze joueurs complémentaires, et hormis donner leur chance aux remplaçants, il lui faudra bien arrêter son choix sans pouvoir en appeler à toutes les compétences disponibles. Il apparaît alors que dans un sport aussi populaire que le football, la sélection risque d'être aussi partiale que dans n'importe quel secteur d'activité saturé. Auquel cas, à égalité de compétence, le surnombre n'est pas éliminé dans l'action, il est déqualifié comme par hasard, par un concours de circonstances avant l'épreuve de vérité proprement dite.
Et plus le surnombre grandit, plus il se trompe d'épreuve de vérité. Ce n'est pas que la loi du marché nous prenne pour des cons, mais la surabondance de talents l'y contraint.