Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
Continuons donc de rappeler que le Moyen Age ne fut pas cette époque
obscurantiste si mal comparée. Bien sûr, dix
siècles
d’affilée sans que les événements ne se bousculent peuvent paraître longuets. Mais l’Empire Romain lui aussi avait duré mille ans, sans laisser pour autant une impression de temps figé. A dire
vrai, l’idée toute faite d’un Moyen Age tournant au ralenti est inhérente à la littérature. En effet, le roman médiéval a souvent fait dans la désinformation, truffé d’un vocabulaire spécifique
et tenté d’entrer en force dans le donjon des imaginations malléables.
Roman de jeunesse, l’intrigue médiévale est à la littérature classique ce que le bon polar est aux librairies de gare. Les personnages sont héroïques, parangons de la vertu ou du vice, le bien et le mal se partagent la lice et moult tournures de style ne font également pas dans la nuance. Donjons et douves, chemin de ronde et oubliettes, archers et poissards, huiles bouillantes et meurtrières, le roman médiéval est un bon créneau, bien qu’un tantinet réducteur quand il échoue à nous léguer un témoignage exhaustif de l’époque dont il est la cause….
A la vue des hauts remparts d’un château fort encore debout, la première vague d’assaut n’a pas eu de pot. Hélas, les hommes qui la composent ont tous été tirés au sort, et ils vont devoir essuyer le tir des archers que les meurtrières laissent à peine deviner. La première vague d’assaut se rue alors à découvert. Et quand elle n’est pas décimée avant d’être rendue sous les remparts, il va lui falloir hisser les grandes échelles et monter, monter échelons après échelons à la rencontre horrifiante d’un déluge d’huile, bien entendu bouillante. Mais ce n’est pas fini, et l’Histoire continue. Car si cette première vague n’a pas vraiment eu de pot, et va devoir périr, un mot lui a survécu. C’est le poissard, synonyme de pas veinard.
A croire qu’aujourd’hui encore, le poissard issu du « bas » peuple est aussi celui dont la chance de s’en sortir est minime. Et le poissard doit son nom au fait que la substance huileuse que les défenseurs de la forteresse lui déversent en pleine gueule n’est pas de l’huile, sauf peut-être dans certains films sponsorisés par une bonne marque pour la friture et pauvre en cholestérol. Au Moyen Age cependant, la dure réalité ne se payait pas d’un tel trucage. L’huile coûtait trop cher en ce temps-là. C’était un produit d’importation d’autant plus précieux qu’il provenait de contrées fort lointaines. Si bien qu’en lieu et place de cette huile qu’on ne lui balançait pas à la figure, le poissard recevait quoi, je vous le donne an mille, de la poix tout simplement, mais de la poix assez fondante pour remplir son office sacrificiel à très bon marché.
Si bien qu’encore aujourd’hui, le poissard est celui dont la chance de s’en sortir est minime. Mais il nourrit quand même un secret espoir. Un peu comme s’il jouait au loto, la vague d’assaut des parieurs innombrables l’autorisant à croire au miracle…