Une philosophie du juste milieu, synthèse des premières lueurs métaphysiques et du déclin de ces jours-ci, y a que ça de vrai, les pieds sur une terre en pente et la tête dans les étoiles
L'argent est une négation de la gratuité de la nature. L'argent est ce virus de la rentabilité qui a contaminé le corps social. Alors que la nature tire son énergie de la chute des corps, la vénalité maladive des humains n'intervient rien moins que pour occulter cette gratuité de l'inéluctable, et le remplace comme suit, en comblant le néant avec des théories utilitaires.
C'est sans doute parce que l'argent a fini par remplacer l'irremplaçable néant qu'il en a horreur. J'entends cette horreur du vide dans lequel la nature ne se voit pourtant aucun ennemi, et pour cause, la nature ne peut avoir horreur du vide, puisque c'est dans ce vide qu'elle prend son élan gratuit.
Mais en remplaçant l'irremplaçable néant, l'argent devient support, l'argent devient la source d'énergie exclusive pour toute la matière qu'il absorbe à la hâte. Tout a son prix maintenant, et c'est au prix de leur liberté que les théories les plus belles gardent droit de cité, otages de la rentabilité à laquelle elles doivent s'adapter en l'expliquant, en la justifiant jusqu'à la démence.
Mais comment expliquer ce qui n'existe pas, sinon en faisant illusion ? Par exemple en tirant de l'observation de la nature des conclusions propres à l'évolution dans le temps. La tentation sociologique est alors très grande, trop grande, qui consiste à comparer benoîtement le comportement humain au comportement animal. En l'espèce, les tenants du darwinisme social considèrent qu'à l'instar des animaux (et des plantes), les hommes sont fondamentalement inégaux, leurs aptitudes sont strictement héréditaires. Ils sont donc destinés à la lutte pour leur survie et à la recherche de leur réussite personnelle. Les individus les plus riches le sont devenus parce qu'ils sont les plus "aptes", et les "inaptes", devinez qui, sont aussi inadaptés que fauchés parce qu'incapables de profiter des bonnes oeuvres, en théorie, de mère nature en pleine jungle.
S'efforcer d'adapter la théorie de l'évolution au quotidien social des hommes ? Comme si cette transposition allait de soi, la théorie de la sélection naturelle, plus connue sous le nom de darwinisme, fut donc utilisée à contre-emploi pour justifier, par la loi de la jungle, la discrimination sociale. Mais quitte à aller de soi, la mise en parallèle de la survie (à l'état de nature) et du peu de vitalité de l'être humain (que son besoin d'artifices met en évidence), nous confronte à un leurre. C'est le faux billets face au vrai, car la loi de l'un jungle, la vraie, revient à avoir le droit de manger à sa faim, et encore, pas toujours. Quant à l'être humain, il a souvent les yeux plus grands que le ventre, la loi de la jungle n'est pas faite pour ce boulimique, elle pourrait même en causer l'extinction.
Il faut comparer ce qui est comparable, mais prendre un faut billet pour un vrai, la note risque d'être salée.
Texte 6, rubrique 3